Le pourquoi du comment

sur la Déclaration Royale d’Août 1664

Un texte fondateur avant la ville elle-même

La Déclaration Royale d’Août 1664 occupe une place tout à fait particulière dans l’histoire de Lorient. Alors que la ville ne sera physiquement « construite » qu’à partir de 1666, ce document juridique en constitue le socle légal et politique. Ce texte est la base fondamentale de toute l’histoire de Lorient, un document si important qu’on ne peut comprendre la naissance de la ville sans le connaître en détail.

Concrètement, la déclaration a été signée à Vincennes en août 1664, puis enregistrée au Parlement de Paris le 1er septembre 1664. Cet enregistrement officiel lui donnait force de loi dans le royaume.

Le contexte historique : pourquoi Colbert agit-il ?

Pour bien comprendre cette déclaration, il faut se replacer dans le contexte du règne naissant de Louis XIV, sous l’impulsion de son ministre Jean-Baptiste Colbert.

Un constat alarmant sur la marine. Colbert observe qu’à l’avènement de Louis XIV, la marine de guerre créée par Richelieu quelques décennies plus tôt est totalement anéantie. Or, dans le contexte des tensions avec l’Europe coalisée, la France a besoin d’une marine militaire forte. Mais Colbert comprend une chose essentielle : une marine de guerre ne peut pas exister durablement sans une puissante marine marchande qui la soutient économiquement et logistiquement.

Un enjeu de souveraineté économique. Le second problème est tout aussi grave : dans les ports français eux-mêmes, ce sont des pavillons étrangers qui contrôlent une grande partie du commerce d’importation et d’exportation, captant au passage l’essentiel des bénéfices. Colbert veut donc écarter cette intervention étrangère et permettre à la France de reprendre le contrôle de son propre commerce maritime.

L’objectif global de la déclaration est donc triple : rétablir le commerce du royaume, créer une marine puissante, et procurer l’abondance au peuple français grâce au développement des manufactures et de la navigation au long cours.

Les dispositions clés du texte (48 articles)

La déclaration est un texte juridique dense, composé de quarante-huit articles qui définissent précisément les privilèges et l’organisation de la nouvelle société : la Compagnie des Indes-Orientales.

Une ouverture sociale inédite (Article I).

La Compagnie est ouverte à tous les sujets du Roi, quelle que soit leur condition sociale. Fait remarquable pour l’époque : les nobles peuvent y investir sans déroger, c’est-à-dire sans perdre leur statut ni leurs privilèges. C’est une entorse notable aux usages de l’Ancien Régime, où le commerce était traditionnellement jugé incompatible avec la noblesse.

Des incitations civiques fortes (Article VII).

Investir entre 8 000 et 20 000 livres dans la Compagnie permet d’acquérir le droit de « Bourgeoisie » dans la ville où réside l’actionnaire. Ce système récompense donc l’investissement financier par une reconnaissance sociale et civique.

Un monopole commercial considérable (Article XXVII).

La Compagnie reçoit l’exclusivité totale de la navigation et du commerce, pour une durée de cinquante ans, sur toute la zone allant du Cap de Bonne-Espérance jusqu’aux Indes et aux mers orientales. C’est un privilège économique gigantesque, qui lui garantit une position dominante sur cette route commerciale pendant plusieurs générations.

Des droits de propriété et de justice extraordinaires (Articles XXVIII et XXXI).

La Compagnie obtient en toute propriété, justice et seigneurie les terres qu’elle pourrait conquérir ou occuper. Elle a également le pouvoir de nommer elle-même des juges chargés d’exercer la justice souveraine et maritime sur ses territoires. Cela signifie qu’elle fonctionne presque comme un État dans l’État, avec une autonomie juridique très large.

Des exonérations fiscales avantageuses (Article XLIII).

La Compagnie est exemptée de tous droits d’entrée sur les matériaux nécessaires à la construction navale : bois, chanvre, fer, cordages. Cette mesure vise clairement à faciliter et accélérer la construction de sa flotte.

Une identité visuelle forte (Article XLII)

La déclaration ne se contente pas de fixer des règles économiques et juridiques : elle définit aussi l’identité symbolique de la Compagnie, des symboles qui marqueront durablement l’histoire de Lorient.

            • Le blason : un écusson d’azur (bleu) chargé d’une fleur de lys d’or, entouré de branches de palme et d’olivier — des symboles de paix et de prospérité.
            • La devise : Florebo quocunque ferar, que l’on peut traduire par « Je fleurirai partout où je serai portée ». Cette devise illustre bien l’ambition expansionniste et commerciale de la Compagnie.
            • Les supports héraldiques : deux figures allégoriques représentant la Paix et l’Abondance, encadrant le blason.

De la déclaration (1664) à la fondation de la ville (1666)

Le texte de 1664 n’est qu’une première étape.
Il a fallu deux années supplémentaires pour que Lorient voie physiquement le jour.

La recherche d’un port.
Dès la publication de la déclaration, les syndics (les responsables) de la Compagnie parcourent les côtes de la Manche et de l’Océan à la recherche d’un lieu propice à l’installation de leurs chantiers navals.

Des échecs successifs.
Les premières tentatives, au Havre puis à Bayonne, échouent pour diverses raisons pratiques ou stratégiques.

Le rôle décisif du duc de Mazarin.
C’est finalement l’influence du duc de Mazarin, gouverneur de Port-Louis, combinée aux besoins stratégiques de la marine royale, qui oriente le choix vers l’embouchure du Scorff, un site jusque-là peu peuplé.

Le lien juridique entre les deux textes.
L’ordonnance de juin 1666, qui concède officiellement les terres du Faouëdic à la Compagnie pour qu’elle y construise Lorient, s’appuie explicitement sur la déclaration de 1664 : elle précise que le Roi ne se réserve que la foi et l’hommage (une reconnaissance symbolique de souveraineté), sans exiger de redevance supplémentaire par rapport à ce qui avait déjà été fixé en 1664.