Seconde Compagnie :
Compagnie perpétuelle des Indes
(1719 – 1769)
Un réveil brutal
En 1719, Lorient ne va pas bien. Depuis que la première Compagnie des Indes a périclité, le port vit au ralenti : les magasins sont vides, les cales de construction tournent à peine, et beaucoup de familles, faute d’ouvrage, ont fini par partir chercher fortune ailleurs. Seule la présence de la Marine royale — installée dans un arsenal depuis 1690, à l’initiative de Seignelay, le propre fils de Colbert — maintient encore un peu de vie sur les quais.
Tout bascule cette année-là. Le financier écossais John Law vient de fondre plusieurs sociétés de commerce dans une entité nouvelle, la Compagnie perpétuelle des Indes, et il jette son dévolu sur Lorient pour en faire le centre de ses opérations. Encore faut-il convaincre la Marine, qui occupe déjà les lieux et n’a aucune envie de les céder : il faudra un ordre du Conseil de marine, le 28 juin 1719, pour l’y contraindre, et son départ ne devient effectif qu’à la toute fin de l’année.
Le changement, une fois la place libre, est immédiat. En quelques semaines, les charpentiers reprennent le travail sur les cales, les navires repartent vers l’Asie, et les entrepôts recommencent à se remplir.
Un krach qui, finalement, épargne la ville
L’embellie est pourtant vite mise à l’épreuve : dès 1720, le système financier bâti par Law s’effondre avec l’éclatement de la fameuse bulle du Mississippi, ruinant des milliers d’actionnaires et discréditant durablement son inventeur. On pourrait croire que Lorient va être emportée dans cette débâcle. Il n’en est rien : la Compagnie survit à la chute de son fondateur, et la dynamique amorcée en 1719 se poursuit sans interruption. Un demi-siècle de prospérité s’ouvre alors pour la ville.
Arsenal, entrepôt… et port négrier
Entre 1719 et 1732, Lorient renoue avec le rôle qu’elle tenait déjà, à plus petite échelle, à la fin du siècle précédent : celui d’arsenal, d’entrepôt et de base d’armement pour les navires de la Compagnie. Cette prospérité reste toutefois suspendue à la situation internationale : la paix en Europe fait prospérer le commerce, la guerre l’interrompt aussitôt.
Cette période a également une face bien plus sombre. Entre 1723 et 1725, alors que Nantes traverse un passage à vide, Lorient devient un temps le premier port négrier de France, la Compagnie y détenant le privilège exclusif de la traite avec la Guinée. Sur l’ensemble du XVIIIe siècle, entre 1720 et 1790, ce sont 156 expéditions négrières qui partent du port, responsables de la déportation d’environ 43 000 personnes réduites en esclavage.
1732 : de port d’armement à grande place de commerce
Un tournant décisif survient en 1732 : jusqu’alors vendues à Nantes, les marchandises rapportées d’Asie sont désormais mises en vente directement à Lorient. À partir de 1734, ces ventes annuelles, organisées chaque mois d’octobre, attirent des marchands venus de toute l’Europe — Hollandais, Anglais, Suisses, Espagnols — et peuvent brasser, en trois semaines seulement, jusqu’à 25 millions de livres tournois. Lorient n’est plus seulement un chantier naval : elle devient un authentique carrefour commercial européen.
Cette réussite se lit aussi dans la pierre. La Compagnie confie à Jacques-Charles Gabriel, premier architecte du roi, l’embellissement de l’Enclos : un quai s’élève le long du Scorff, de vastes magasins accueillent les marchandises, une canalisation apporte l’eau potable, une tour de guet — future Tour de la Découverte — surveille l’arrivée des navires, et des jardins d’agrément voient le jour un peu plus tard.
Une ville qui triple en une génération
Cet essor économique attire une population toujours plus nombreuse : marchands, marins, artisans, commis, soldats. De 6 000 habitants en 1709, Lorient et ses faubourgs approchent les 20 000 âmes en 1738 — une population presque triplée en une trentaine d’années. Pour organiser cette croissance, un plan d’urbanisme est dressé dès 1735, et la ville obtient en 1738 le statut de Communauté, avec un budget propre : les rues se pavent, les quais s’aménagent, et les chaumières laissent place à de véritables constructions.
1746 : un siège providentiel
Cette richesse a un revers : elle attire la convoitise. Encore mal protégée du côté des terres, Lorient se hâte de bâtir des remparts en 1744. Deux ans plus tard, en septembre 1746, les troupes anglaises du général Sinclair débarquent près du Pouldu et mettent le siège devant la ville. Le bombardement reste sans grand effet, mais la panique gagne le commandement français, qui choisit de capituler — sans trouver, lorsqu’une délégation se présente pour remettre les clés de la ville, le moindre Anglais pour les recueillir : menacée par une tempête, l’armée assiégeante vient de lever le camp. L’épisode, vécu comme un signe de la Providence, donnera naissance à la Fête de la Victoire, toujours célébrée à Lorient chaque mois d’octobre.
1769 : la fin, venue des idées plus que des canons
C’est finalement un adversaire d’un tout autre genre qui aura raison de la Compagnie. Dans les années 1750-1760, les penseurs physiocrates (économistes du XVIIIe siècle qui pensent que la richesse d’un pays vient de la terre et de l’agriculture, et non de l’or ou du commerce) s’attaquent avec de plus en plus de vigueur au principe même des monopoles d’État, au nom de la liberté du commerce. En 1769, ils obtiennent gain de cause : la Compagnie et son monopole disparaissent.
À Lorient, dont toute l’économie s’était bâtie autour de cette institution, l’inquiétude est immense. En un siècle à peine, la ville était passée d’un terrain presque vide à une agglomération de 20 000 habitants, à la fois grand arsenal et porte française vers l’Orient.
En 1769, la Compagnie des Indes est supprimée. Mais cela ne signifie pas pour autant la fin de Lorient : le roi décide de racheter toutes ses installations portuaires. La ville change alors de vocation et devient un port militaire, abritant un arsenal royal.
Quelques années plus tard, une troisième Compagnie verra le jour — on l’appellera la Compagnie de Calonne, du nom de son fondateur. Elle tentera (une dernière fois) de relancer le grand commerce avec les Indes depuis les quais de Lorient, depuis les rives du Scorff.
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