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Compagnie de Calonne

 

 

Troisième Compagnie :

Compagnie de Calonne

(1785 – 1794)

Quand le commerce libre montre ses limites

En 1769, la Compagnie perpétuelle des Indes disparaît. Mais à Lorient, les navires ne cessent pas de partir pour l’Asie pour autant : c’est surtout la manière de faire du commerce qui change du tout au tout. Désormais, n’importe quel armateur français peut tenter l’aventure asiatique, à une seule condition : revendre sa cargaison à Lorient. Le système fonctionne même plutôt bien à partir de 1773, et le port breton garde un rôle de tout premier plan : entre 1769 et 1785, près de 58 000 des 152 000 tonneaux armés en France pour l’Asie partent de Lorient.

Mais cette liberté a un prix. Les capitaux, éparpillés entre trop d’armateurs, manquent souvent d’envergure pour financer de grandes expéditions. Les négociants se font concurrence entre eux et font grimper le prix des marchandises achetées en Inde. Et il faut sans cesse exporter vers l’Asie des quantités croissantes de monnaie métallique, qui quitte ainsi le royaume pour de bon. Peu à peu, une idée ancienne refait surface : Revenir à une grande compagnie à monopole…

Calonne relance la machine

Cette idée trouve un défenseur de poids en la personne de Charles-Alexandre de Calonne, contrôleur général des Finances de Louis XVI à partir de 1783. Dès l’année suivante, il envoie quatre financiers — Sabatier, Desprez, Perier et Bernier — négocier à Londres même, avec le gouvernement britannique, les conditions de création d’une nouvelle compagnie française. Signe des temps : on discute désormais d’égal à égal avec l’ancien grand rival.

Ces pourparlers aboutissent le 3 juin 1785 à la naissance de la Compagnie des Indes orientales et de la Chine, que l’on retiendra sous le nom de Compagnie de Calonne. Capital : vingt millions de livres, répartis en quarante mille actions. Siège : l’hôtel Massiac, à Paris, place des Victoires. Une troisième Compagnie des Indes française voit ainsi le jour — mais elle ne ressemble guère à ses aînées.

Une compagnie sans couronne

C’est là toute la différence. Les Compagnies de Colbert puis de Law ne se contentaient pas de commercer : elles gouvernaient littéralement leurs comptoirs, exerçant des pouvoirs civils et militaires qui relevaient normalement de l’État. La Compagnie de Calonne, elle, n’a plus que des ambitions commerciales.

Cela se voit jusque dans le paysage lorientais. La nouvelle Compagnie ne récupère pas l’entière maîtrise du port : la Marine royale, qui a racheté une bonne partie des installations en 1769, en garde la haute main. Compagnie et Marine doivent désormais cohabiter dans l’Enclos de Lorient.

En contrepartie, la Compagnie obtient un solide monopole, confirmé par un arrêt du Conseil le 21 septembre 1786, sur tout le commerce français au-delà du cap de Bonne-Espérance — à l’exception notable des Mascareignes (île de France et île Bourbon), restées ouvertes à tous les navires français.

Des capitaux qui se font désirer

L’enthousiasme espéré par Calonne ne se manifeste pourtant pas. Lyon, Rouen, Bordeaux, Nantes : les grandes places de négoce boudent la nouvelle Compagnie, qui doit aller chercher de l’argent en Suisse et aux Pays-Bas. Elle va même jusqu’à nouer une coopération bancaire avec l’East India Company britannique, l’ancienne ennemie jurée. Une alliance impensable quelques décennies plus tôt.

Grâce à ces financements extérieurs, la Compagnie parvient tout de même à organiser des expéditions régulières et connaît une prospérité honorable — sans jamais approcher la puissance de l’East India Company ou de la VOC hollandaise. Elle doit en outre composer avec des armateurs privés qui contournent son monopole en naviguant sous pavillon étranger, y compris à Lorient même.

Un Lorient métamorphosé

En s’installant dans les anciens bâtiments de la Compagnie, celle de Calonne retrouve une ville qui a bien changé. Les années de commerce libre ont fait émerger une véritable bourgeoisie d’affaires.

Cette prospérité se lit aussi dans la vie culturelle : une salle de spectacle de 800 places ouvre en 1778, suivie l’année suivante par la première troupe de théâtre permanente de la ville. Et entre 1785 et 1786 — au moment même où la Compagnie de Calonne s’installe — la Tour de la Découverte, frappée deux fois par la foudre, est entièrement reconstruite.

La Révolution, et non le commerce, aura raison d’elle

Ce n’est ni une défaite maritime ni un échec commercial qui met fin à cette troisième Compagnie des Indes : c’est la Révolution française.

Le 3 avril 1790, l’Assemblée constituante lui retire son monopole et ouvre le commerce d’Extrême-Orient à tous les Français. La Compagnie survit encore quelque temps comme simple société par actions, jusqu’à ce que le Comité de salut public interdise, le 24 août 1793, toutes les sociétés de ce type. Ses biens sont saisis en vue de sa liquidation.

C’est alors qu’éclate l’affaire de la Compagnie des Indes : des administrateurs tentent de corrompre des responsables de l’État pour garder la main sur la liquidation. Le scandale prend une tournure éminemment politique. Fabre d’Églantine et Joseph Delaunay, compromis, sont guillotinés — Delaunay le 5 avril 1794 — et l’affaire précipite la chute de Danton, puis celle des Montagnards.

Ce que l’on peut en retenir

Née en 1785, seize ans après la disparition de sa devancière, cette dernière Compagnie des Indes n’a plus rien du géant colonial d’antan : c’est une entreprise commerciale, privée de ses pouvoirs politiques, contrainte de partager l’Enclos de Lorient avec la Marine royale. Cinq ans à peine après sa création, la Révolution la prive de son monopole ; trois ans plus tard, sa liquidation tourne au scandale d’État.

Une histoire née dans les comptoirs et les salles de vente, qui s’achève, de façon presque vertigineuse, au cœur des convulsions politiques de la Terreur.